L’Inde lorgne sur ses voisins : la paix pour la prospérité
L’Inde occupe une place et un rôle stratégique clé dans le sud de l’Asie. On prête à cette nation une économie émergente, mais elle n’en est pas moins déjà une puissance démographique — plus d’un milliard d’habitants — et une puissance nucléaire. Pourtant, son succès économique étroitement lié à la mondialisation se heurte à un problème de taille : la sécurité nationale et internationale.
Si ses dirigeants désirent enrayer la pauvreté d’ici 2020 comme ils le prévoient, ils doivent parvenir à stabiliser et à renforcer leur croissance économique. Pour ce faire, trois défis majeurs restent à relever.
D’abord, assurer l’unité du pays, car si l’Inde est un pays à l’énorme majorité hindoue, on y rencontre aussi d’autres confessions dont l’importance n’est pas négligeable, avec pas moins de cent vingt millions d’individus musulmans, mais aussi des sikhs, des bouddhistes, des chrétiens et des Parsis. Par ailleurs, on dénombre quelque 1600 langues et dialectes, dont 18 langues inscrites dans la Constitution indienne. Si l’État indien est toujours parvenu à maintenir une véritable démocratie, la situation demeure pour le moins dangereuse avec en son sein des mouvements radicaux qui sont déjà parvenus à provoquer des bains de sang communautaires.
Ensuite, l’Inde doit faire face à ses propres besoins énergétiques. S’il s’agit toujours d’une économie principalement agricole et d’un pays peu gourmand en ressources en comparaison avec les pays occidentaux, le secteur technologique est en plein essor dans des pôles d’activités reconnus mondialement : l’informatique, la biotechnologie, l’armement et la conquête spatiale. Actuellement, ses propres gisements d’énergies fossiles ne couvrent qu’un tiers de sa consommation. Il faut donc importer du pétrole depuis le Moyen-Orient, alors que l’idéal serait d’acheminer du gaz directement depuis le Turkménistan en traversant le Pakistan par oléoduc. Le hic, c’est que les relations avec ce pays voisin s’avèrent plus que houleuses.
C’est justement à ce troisième point que l’Inde tente de faire face. Elle « vit dans un voisinage difficile1 » et ses dirigeants ont bien compris que pour prospérer, il faut que toute la région se retrouve en paix durable. Avec une telle stabilité, chacun de ces États pourrait profiter mutuellement de la croissance des autres. Cependant, de vieux contentieux hérités du passé colonial subsistent à l’ouest avec le Pakistan concernant le Cachemire, et à l’est avec la Chine à propos des régions d’Aksai Chin et d’Arunachal Pradesh. En plus de ces litiges territoriaux, deux des pays voisins se trouvent dans de mauvais draps : la dictature de fer birmane et la montée en puissance des réseaux terroristes islamistes au Pakistan et à sa frontière afghane.
C’est précisément là que les choses se compliquent. Le réchauffement diplomatique a été entamé officiellement avec le Pakistan dès 2004. Cependant, trois guerres ont déjà déchiré les deux pays que tout divise de la religion à la lutte pour le Cachemire. La Chine quant à elle ne voit pas d’un bon œil l’exil du gouvernement tibétain en Arunachal Pradesh, tandis qu’elle a annexé Aksai Chin en 1962 et qu’elle a construit une base navale au Pakistan, ce qui n’est pas pour plaire aux Indiens. Pourtant, les relations se sont réchauffées dès 2003 et depuis, les deux États ont noué de solides relations commerciales et des liens militaires symboliques.
Cette même Inde, leader du non-alignement durant la guerre froide, aujourd’hui symbole de la réussite d’un pays hier sous-développé, entretien de nombreux contacts commerciaux et diplomatiques avec la Russie, la Chine, mais aussi le Japon, la France, très récemment les États-Unis ou encore le Brésil et l’Afrique du Sud, tous deux dans une situation de croissance économique semblable. L’Inde sera peut-être appelée à ajuster l’équilibre mondial à l’avenir et elle s’en donne l’ambition avec la volonté de réformer l’O.N.U., sans oublier ses participations à de nombreux forums internationaux.
Toutefois, comment l’Inde pourra-t-elle jouer ce rôle tant que la situation avec son voisin, le Pakistan, ne s’améliorera pas ? Le récent attentat meurtrier perpétré à Bombay en novembre 2008 en est la preuve : la menace d’un conflit à venir est bien présente. Si le Pakistan officiel, c’est-à-dire le gouvernement civil, veut rester à tout prix dans un processus de paix, ce n’est apparemment pas le cas de son armée et de ses services secrets. Ils convoitent toujours le Cachemire et, dans cette optique, tolèrent largement le développement et l’armement, pourtant réprouvés officiellement, des réseaux islamistes radicaux, hostiles aux occidentaux comme aux hindous. Par ailleurs, le récent changement dans les relations diplomatiques entre l’Inde et les États-Unis a exacerbé le nationalisme de plus d’un Pakistanais et les a confortés dans leurs positions. Les ingérences opérées par les États-Unis au Pakistan dans leur lutte contre le terrorisme, le refus des Américains et des Afghans de reconnaître la ligne Durand — ligne tracée par les colons anglais et considérée comme la frontière occidentale du Pakistan —, ainsi que leur prise de position en faveur des Indiens de la part de la CIA à l’encontre des services secrets pakistanais ont plongé la caste militaire pakistanaise dans un climat de méfiance vis-à-vis de l’Inde.

Source : http://www.france24.com/fr/20090716-rencontre-premier-ministre-inde-pakistan-yousuf-raza-gilani-manmohan-singh-egypte-non-alignes
Cette nation, qui se verrait bien le porte-drapeau des pays en passe de devenir prospères, rêve déjà de demander des comptes aux puissances occidentales, par exemple sur leur impact climatique. Elle se voit rééquilibrer le jeu des puissances mondiales à travers les instances internationales pour mieux s’occuper des problèmes nouveaux. Elle espère aussi se développer main dans la main avec la Chine, ainsi que tous les autres pays sud-asiatiques ou encore l’Union européenne. Finalement, cette jeune démocratie qui se dit vouloir être un « facteur de stabilité et de paix2 » dans la région ressemble un peu à cet étudiant ambitieux de monter son affaire, alors même qu’il est toujours aux études et qu’il est, par conséquent, pieds et poings liés à la triste réalité de ce dicton populaire : chaque chose en son temps.
Sources :
- Shri Ranjan MATHAI, Les questions de sécurité internationale vues par l’Inde, Diplomatie, n° 37, mars-avril 2009
Graham USHER, Liaisons dangereuses en Asie du Sud, http://www.monde-diplomatique.fr/2009/01/USHER/16647 – JANVIER 2009
Jean-Christophe VICTOR, Virginie RAISSON et Frank TÉTART, Le dessous des cartes — atlas géopolitique, Paris, Éditions Tallandier/ARTE Éditions, 2005, p. 116-119




