Qu'est-ce qu'on devient ?
« C’est un garçon ! Il pèse 3,640 kilos et mesure 53 cm ! » Trois paramètres, simples mais efficaces pour me décrire à la naissance. Ma vie va basculer, elle a commencé. Désormais on m’appellera Aurélien, un choix qui vous marque au fer rouge toute une vie. Alors aujourd’hui, comment pourrais-je me décrire ? « C’est un garçon, il pèse environ 88 kilos et mesure près d’un mètre nonante. C’est un peu court comme description. Pourtant, on ne peut nier l’existence d’un quatrième élément d’information : j’ai changé, et pas qu’un peu. Ma peau douce de bébé est couverte de poils et est trouée par l’acné, mes muscles et mon squelette se sont renforcés et mon cerveau est rôdé pour des tâches diverses et variées. Est-ce tout ?
Aujourd’hui j’ai l’impression d’avoir perdu le contrôle de ma vie alors que je maîtrise tout mieux qu’hier. Je contrôle mes gestes, ma voix, ma langue, mon univers quotidien, mes dépenses – ou presque, mes études – encore que, mes emplois… et pourtant quand je comble un besoin, ma nature humaine m’en impose aussitôt un autre. Quand je résous un problème, il m’en tombe un autre sur la figure. Quand je comprends quelque chose de nouveau, j’ai alors l’impression de ne plus rien savoir du fonctionnement du monde. J’ai grandi et je suis peu à peu sorti de mon ignorance. Aujourd’hui je réalise qu’on ne digérera pas tout pour moi et forcé de constater que lorsqu’on me donne une clé pour appréhender un facteur influent sur le monde, c’est dix portes blindées qui viennent entraver ma compréhension de la complexité des choses. Je ne contrôle plus rien : la connaissance, ma vie familiale, mon orthographe, mes folies, mes coups de mou, … et cette question inévitable et sans réponse qui vient tout de suite : « Pourquoi ? » Cependant, j’ai gagné beaucoup au change : la liberté de faire des choix, mes choix, en méconnaissance de cause, souvent difficiles et puis, j’ai enfin rencontré l’amour, le vrai, celui dont je découvre jour après jour les bienfaits et que je n’apprivoiserai probablement jamais.
Je ne sais pas comment je l’aime, mais j’aime la vie. Peut-être est-ce pour l’avoir détesté par moment avec force. Aujourd’hui j’adore déambuler dans des endroits au hasards et me sentir vivant, tout simplement. Bon sang, qu’est-ce qu’on devient ? Le plus important hier était d’acquérir des idées et de s’en forger, aujourd’hui, le plus difficile semble de les mettre en pratique. Demain, l’impossible sera de pouvoir les remettre en question.


