Un chantier Damien au Bangladesh
Le texte qui suit est un article que j’ai rédigé pour le journal Dimanche, suite à la proposition de Monsieur Dussart, abbé de la paroisse de Mariembourg, pour témoigner de notre chantier au Bangladesh. Merci à Monsieur Piehl et à Monsieur Didier pour leur correction et pour leurs conseils de rédaction.
Aurélien Paulus, de Frasnes-Lez-Couvin, étudiant en traduction à l’Institut libre Marie Haps à Bruxelles et Delphine Mathy, de Oignies-en-Thiérache, étudiante en kinésithérapie à l’UCL à Louvain-La-Neuve, se sont rendus du 06 au 31 juillet au Bangladesh… Ils nous partagent ici leurs sentiments, avec émerveillement et envie d’interpeller…
Nous sommes partis durant 26 jours au Bangladesh pour découvrir ce pays méconnu, mais aussi afin de réaliser un chantier avec « Action Damien » qui lutte — comme chacun sait— contre la lèpre et la tuberculose.. Nous sommes tous deux étudiants à l’université. Nous projetions de parti tôt ou tard loin de notre civilisation, pour découvrir le monde et d’autres façons de le voir. Action Damien nous a offert cette possibilité de partir et de visiter le cœur du pays, bien loin des touristes — qui évitent d’ailleurs le Bangladesh !,- tout en nous engageant activement dans un projet humain.
D’emblée, disons notre admiration pour l’Action Damien : cette ONG est réellement efficace, s’engageant dans des programmes à long terme, et la qualité de ses soins correspondent à ce qui se fait de mieux dans le monde. Certaines de ses techniques de laboratoire sont même reconnues pas l’OMS.
Sur place, nous avons réalisé que les rares photos que nous avons osé prendre des malades, cédant à leur insistance, ressemblaient comme deux gouttes d’eau aux images présentées chaque année dans les campagnes et dans les films d’Action Damien. La vérité est bien là : l’horreur sévit partout au Bangladesh et la pauvreté apporte chaque jour son lot de malheurs : malnutrition, analphabétisme, maladies, catastrophes routières et naturelles meurtrières, rejets sociaux. Tous les mots et toues les photos que nous pourrions vous donner ne suffiraient pas à rendre la réalité et son cortège de souffrances et d’injustices. Ces mots sont loin de recouvrir la réalité, parce qu’ici, en Belgique, nous n’avons pas les mêmes seuils d’acceptation pour réaliser ce que signifie la pauvreté ou la piètre qualité des soins de santé d’un État. Nous ne nous imaginons pas, et nous ne le pouvons heureusement pas, la faim au quotidien et l’épuisement que cause un travail acharné répété six jours par semaine, dix heures et parfois plus par jour.
Aurélien s’est fait sur place cette réflexion :
« Où que l’on regarde, le ciel se reflète toujours dans un champ inondé, l’eau couvrant ce pays aux magnifiques mélanges de couleurs où le vert intense et omniprésent vous émerveille, où le bleu vous apaise et où les tons bruns, comme ceux des arbres et des visages des Bengalis, réchauffent l’ensemble. Il est difficile d’imaginer qu’un pays si beau ait à souffrir de tant de malheurs. »
Pourtant, ce pays présente beaucoup d’atouts : des fleuves et un réseau dense de rivières gorgées de poissons, une végétation luxuriante et une terre qui apporte parfois jusqu’à deux récoltes de riz par an et une récolte de froment entre les deux, sans compter les fruits et les légumes. De plus, une population de 150 millions d’habitants qui travaille dur jour et nuit — et qu’on ne dise pas qu’ils se laissent aller : ils travaillent tous, hommes, femmes et enfants, et ils ne lésinent pas sur les efforts à faire. Enfin, ils ont en eux l’envie de s’en sortir.
Malgré cela, trois problèmes majeurs tourmentent le Bangladesh : le dérèglement climatique, avec une mer qui gagne du terrain sur des terres agricoles d’une altitude encore moins élevée que les Pays-Bas et des tornades de plus en plus fréquentes ; les rapports de force au niveau de l’économie mondiale — citons l’exemple du prix minimal imposé pour la confection de nos tissus importés en Europe et aux É-U qui plafonne à 16 € par mois et enfin, le plus vicieux peut-être et sûrement et le plus latent : la corruption généralisée régnant dans ce pays qui se retrouve chaque année sur le podium de cette « discipline ».. Le pays est tellement corrompu que c’en est devenu un système, une manière de fonctionner. Le résultat est pourtant là : un taux de mortalité énorme, une population qui ne parvient pas à vieillir et à nourrir beaucoup d’hommes et de femmes en âge de travailler, des malades et des handicapés à tous les coins de rue et enfin, une petite frange de citoyens très riche aux commandes d’une population qui vit largement sous le seuil mondial de la pauvreté (moins de 5 $ par jour) avec seulement environ 1 € par jour (pour un homme, quand il trouve suffisamment de travail).
Pour terminer, les plus déroutants sont encore les Bengalis. Tout d’abord avec leur culture aux antipodes de la nôtre, ensuite avec leur sourire et avec leur gentillesse. Si les Bengalis sont en général très pudiques vis-à-vis de leur misère et de leur condition, ils forment en tout cas un peuple très chaleureux et prêt à donner à ses hôtes tout ce qu’il n’a pas et qui lui fait défaut, c’est-à-dire tout. Nous étions mal à l’aise d’être ainsi considérés alors que nous sommes à leurs yeux de riches Européens venus de loin et qui peuvent tout s’offrir sur place. C’est une véritable leçon d’humilité.
Ce chantier fut possible seulement grâce à Action Damien qui offrait l’encadrement de qualité, la préparation et le sérieux nécessaire à ce genre de démarche, mais aussi grâce à tous nos proches, à tous nos amis, à la Fondation Wartoise et à tous ceux qui ont eu vent de notre projet et qui nous ont aidés à la financer, à travers nos activités ou directement grâce à des dons. Au total, c’est plus de 2000 € nets qui vont rejoindre les caisses d’Action Damien grâce à notre initiative et à leur aide. Merci, mille fois merci à eux.
Toutefois, bien au-delà de l’aspect financier, ce chantier fut pour nous une expérience inoubliable et est maintenant synonyme d’une ouverture sans pareil. Nous sommes revenus en Belgique avec mille projets, mille façons de voir les choses, mille dégouts et mille questionnements sur ce que nous ferons de notre vie et sur la manière dont notre société continue à entretenir tantôt activement, tantôt passivement cette injustice.
« Oh mon pays je prie pour toi : que la justice n’existe pas !, car s’il en est une, on est mort. » (Damien Saez)
Une chose est sûre, nous repartirons un jour au Bangladesh ou autre part dans le monde pour une initiative du même genre, parce que ce serait trop idiot de ne pas le faire quand on en a la motivation et le besoin. Nous souhaitons à tous ceux qui rêvent encore d’un monde plus juste d’oser franchir le pas. Après tout, il n’y a que quelques pas à franchir, et plus de gens que vous ne l’imaginez sont là pour vous aider et pour vous renseigner. Pour les autres, nous espérons qu’ils seront attentifs aux projets de gens qui, comme nous, croient toujours qu’on peut réellement faire bouger les choses à son niveau et bien au-delà de ses espérances.
D’ici quelques semaines, nous aurons terminé de remplir le site (www.chantierdamien.aurelienpaulus.net) que nous avons créé dans le but de témoigner de ce chantier auprès de tous. Vous pouvez d’ores et déjà y trouver des extraits audio, des photos et des articles détaillant le séjour. Nous avons aussi un projet de témoignage dans les écoles secondaires de la région et nous lançons publiquement un appel aux demandes et aux invitations pour partager notre expérience.



